Joseph Garrigue, conservateur de la RN de la Massane

La Réserve Naturelle Nationale de la Massane (RNN de la Massane) est située à l’extrémité orientale des Pyrénées, dans le massif de l’Albère. Inexploitée depuis plus de 120 ans, elle est une des rares forêts pyrénéennes où les processus de vie et de mort se déroulent naturellement.

De très nombreux travaux ont été publiés, et 6466 espèces sont actuellement répertoriées sur le site (chiffre 2014, en constante évolution).  

 

Voici une forêt aux dynamiques naturelles anciennes où «les critères d’évaluation utilisés habituellement ne suffisent pas à apprécier toute la qualité de ces forêts restituées dans leur dimension sauvage » (1)

Joseph Garrigue est le conservateur de la Réserve Naturelle de la Massane depuis 1992. Il a accepté de me recevoir, l’entretien est franc et décontracté.

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1. Pourriez vous nous retracer un bref historique de la réserve ?

Dès le 18ème siècle, on avait perçu qu’il y avait un habitat remarquable à la Massane. On avait commencé des travaux de recherche, qui consistaient principalement à l’époque à réaliser des inventaires. Mais c’est avec la création du laboratoire Arago en 1882, que vont s’intensifier les recherches. Ici en Catalogne, la diversité est évidente puisqu’on va du bord de la mer à la haute montagne. C’est sous la direction du laboratoire Arago par Georges Petit en 1955 qu’est créée une petite réserve d’une superficie de 10 hectares, par convention avec la mairie d’Argelès sur Mer puisque la forêt est communale, soumise au régime forestier (2). En accord avec les éleveurs, et les eaux et forêts. Il a alors été construit un refuge, car à l’époque il n’y avait pas des pistes comme maintenant, il fallait pouvoir rester plusieurs jours. La réserve telle qu’on la connaît actuellement, de 336 hectares, a été instaurée en 1973. On la doit à Joseph Travé, chercheur au laboratoire dès 1954.

2. La forêt de la Massane est souvent présentée comme une relique de forêt primaire européenne, pourriez vous nous en dire un peu plus ?

Tout d’abord, le terme de forêt primaire n’est pas le bon ! D’abord parce que la forêt a été exploitée jusqu’à la création du laboratoire à la fin du 19ème siècle, et puis elle a toujours été paturée. On a des écrits datant du 13ème siècle qui relatent des conflits entre éleveurs et forestiers. On a des dolmens et des traces prouvant que le massif a été très habité dès le néolithique. Non, ce qui est intéressant dans la forêt de la Massane, c’est qu’il y a une continuité forestière depuis très longtemps, qu’on est donc en présence d’une vieille forêt à l’origine très ancienne et qui n’est plus exploitée depuis plus de 120 ans.

3. Sait on de quand date t’elle exactement ?

MED7.0Votre question rejoint les travaux que nous faisons actuellement… Grâce à de nouvelles techniques qui sont celles de la génétique, et de la datation par le charbon, nous reconstituons peu à peu l’histoire de la forêt. On date en fait de minuscules fragments de charbons de bois conservés dans les sols. Nous pensons que la forêt existait avant les glaciations, donc à l’époque tertiaire. Aujourd’hui, l’hypothèse de refuge glaciaire est pratiquement vérifiée.

Historiquement, lors des glaciations du quaternaire, les hêtres n’ont pu se maintenir que dans quelques refuges, notamment en bordure de la Méditerranée . Puis lors du réchauffement il y a 11000 ans, le hêtre a recolonisé toute l’Europe en partant de la partie orientale, et il est remonté en écharpe jusqu’aux Pyrénées. Les petits noyaux conservés ici et en Catalogne espagnole ont aussi permis la reconquète des espaces régionaux à partir de la Méditerranée. C’est très intéressant car toute cette partie des Pyrénées Orientales montre actuellement une très grande diversité génétique du hêtre lui même (Fagus Sylvatica) et une différence marquée avec les autres populations de hêtre en Europe.

4. Vous tentez donc de déterminer l’âge de la forêt au moyen de prélèvements de charbons de bois ?

C’est bien ça, en association avec la génétique, on étudie les charbons qui donnent en plus des informations sur la nature des essences présentes. Grâce à cette technique, nous savons que la forêt était autrefois une hêtraie sapinière. Le charbon le plus récent de sapin pectiné a 1585 ans, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y en ait pas eu après. Il a sûrement disparu à cause de la surexploitation. Le plus ancien charbon de sapin retrouvé date de 4475 ans, et celui de hêtre de 4580 ans. Pour l’instant, on n’est pas remonté plus loin, mais on espère tomber sur des fragments plus anciens ! Plus on creuse profond, plus on a des chances d’en trouver, mais avec l’eau et la faune du sol, il y a eu du brassage au cours des âges, la matière est remuée par des organismes et c’est d’ailleurs tout l’intérêt de la vie du sol, mais du coup il est aléatoire de trouver les charbons les plus anciens. On n’est pas sur de la sédimentation solide comme en géologie, ici ça bouge !

5. 6466 espèces inventoriées au 1er mars 2013 sur la totalité de la réserve. Comment expliquer une telle dynamique sur une aussi petite surface, 336 hectares au total ?

Je ne sais pas si on peut parler de dynamique, il y a peut être une dynamique d’effondrement !(rires) Mais oui, il existe une grande diversité d’espèces d’où l’intérêt de la zone.

L'aesalus Scarabaeoides, insecte endogé vivant dans un micro habitat minuscule, dans la ripisylve

L’aesalus Scarabaeoides, insecte endogé vivant dans un micro habitat minuscule, dans la ripisylve

On est ici à un carrefour biogéographique, plusieurs influences se croisent à la Massane, méditerranéenne, montagnarde, continentale, ibérique. Et puis l’autre raison principale, c’est la continuité forestière. Il y a ici des espèces descendantes de lignées de l’époque tertiaire, qui ont résisté aux glaciations. C’est le cas de certains petits coléoptères endogés (3), des insectes qui n’ont bien souvent pas d’ailes et qui vivent dans le sol. Ils bougent très peu au cours des âges. D’où toute l’importance de notre travail sur la connaissance des forêts anciennes, ces forêts qui ont permis à de nombreuses espèces de s’être maintenues. Ce n’est pas le cas des forêts actuelles qu’on peut laisser à l’abandon, ça ne marcherait pas, les espèces qui n’y sont plus ont disparu et on ne les retrouverait pas ! A moins de mettre en place des corridors écologiques, mais cela serait difficile pour ces espèces peu colonisatrices. C’est très compliqué.

Concernant le nombre d’espèces, on en est aujourd’hui à 6466, le chiffre évolue à chaque fois qu’un spécialiste vient faire une étude approfondie, notamment sur des groupes encore incomplètement inventoriés, comme chez les diptères ou les hyménoptères, sans parler des champignons et encore moins des bactéries et des virus.

6. Le volume de bois mort est j’imagine, très important à la Massane ?

36 m3/hectare, où nous ne comptons pas les branches de moins de 10 centimètres.

7. C’est peu par rapport aux chiffres annoncés dans d’autres forêts anciennes, il me semble ?

D’une part, les arbres sont ici de petite taille. D’autre part, il y a une forte variabilité dans l’appréciation du volume de bois mort en forêt française, avec des calculs très divers. Ici, ce n’est pas de l’extrapolation mais une image proche de ce qui est rencontré sur le terrain. Il existe un ratio qui nous intéresse davantage, c’est celui de la surface terrière (4) de bois mort par rapport au bois vivant. A la Massane, la surface du bois mort correspond à 25 à 30% de la surface du bois vivant. A partir de 10%, ça commence à être intéressant.

8. Est ce qu’il y a des forestiers, des groupements ou des communes qui s’appuient sur vos travaux pour pratiquer une sylviculture plus proche des équilibres naturels ou protéger des forêts anciennes?

La chandelle, arbre mort sur pied, abrite une grande biodiversité. Dans la RN, tout arbre mort sur pied de plus de 1m30 de hauteur est compté comme un chandelier.

Dans la RN, tout arbre mort sur pied de plus de 1m30 de hauteur est compté comme un chandelier.

Des lambeaux de forêt ancienne disparaissent encore aujourd’hui mais ça bouge, ça a avancé.

Nous avons été précurseurs là dessus, nous avons rapidement montré à partir des inventaires que tout ce qui est lié au bois mort et aux stades sénescents est très important dans la diversité forestière. Nous avons publié parmi les premiers travaux d’écologie avec les thèses de Roger Dajoz, qui a montré l’intérêt des coléoptères saproxyliques, et celles de Joseph Travé, sur les acariens. On a été dans les premiers à prôner ce message. Oui, là dessus je pense qu’on a joué notre rôle, puisqu’ensuite les forestiers se sont penchés sur la question, l’Office National des Forêts a publié des instructions et des brochures sur la biodiversité. Si déjà c’était appliqué par tous les agents, notamment dans les forêts domaniales, on aurait des gestions qui seraient déjà pas mal en matière de conservation. Malheureusement, ce n’est pas systématique. Et puis, ces instructions sont minimales, imaginez qu’il y a beaucoup d’espèces dont on ne connaît même pas la biologie, on ne connaît pas leur cycle, alors de là à gérer leur milieu naturel correctement …. C’est là qu’il vaudrait mieux faire preuve d’un peu d ‘humilité, et laisser faire la forêt comme bon lui semble au moins sur certaines portions. C’est très, très important. Depuis une quinzaine d’années, l’importance du bois mort, des vieux arbres, commencent à être pris en compte.

9. Il existe une Réserve Biologique Intégrale (RBI) grillagée dans la réserve, apparemment pour ne pas laisser entrer les troupeaux ?

Les gens croient que c’est une RBI, mais elle n’en a jamais eu le statut. C’est un enclos fermé pour protéger la parcelle de l’élevage extensif qui existe encore, notamment d’un troupeau de vaches. Nous y menons actuellement un travail important. Depuis 1999, tous les arbres sont géoréférencés individuellement et leur évolution étudiée. Nous faisons 2 à 3 passages par an pour vérifier les signes de dépérissement, notamment par le brunissement des feuilles, la mortalité, les compétitions intra spécifiques, les impacts climatiques comme la canicule de 2003.

10. Et à part la Massane, que reste t’il des forêts anciennes dans les Albères ?

La forêt a été très exploitée sur le massif, mais il reste d’autres vallons qui sont encore assez riches car inaccessibles, en forêt privée et domaniale. Je pense notamment à la RBD (5) du ravin des ………, une forêt de 500 à 600 hectares, avec des pentes et des ravins et une belle diversité d’essences, des tilleuls, des frênes, des ifs remarquables… Et puis, il reste quelques petits fragments relictuels ici et là. Ailleurs, la recolonisation forestière a 100 ans au maximum, elle est le résultat de la déprise agricole. On a des descriptifs du 19ème siècle catastrophiques, avec un paysage surpaturé, des torrents de boue à chaque gros orage. Aujourd’hui, la plupart de la forêt du massif est classée en forêt de protection. Paradoxalement, la déprise agricole a de grosses conséquences sur les écosystèmes associés aux traditions agro-pastorales, il existe beaucoup d’espèces qui ont évolué avec l’homme et qui périclitent aujourd’hui sur le massif.

11. La fréquentation touristique est elle génante dans la Réserve ?

Oui, elle l’est. Il vient des centaines de milliers de personnes sur le littoral l’été, et sur 2 mois, on concentre la moitié de la fréquentation de la réserve. Les feux, le camping, l’érosion des sentiers…

12. Merci pour le temps consacré à cette interview. Une dernière question : Le statut de Réserve Naturelle est il définitif dans le temps ?

Le classement en Réserve Naturelle n’est pas intouchable malheureusement, disons qu’il y a une législation assez forte mais qu’il est très dépendant aussi de l’acquis foncier. Nous avons la chance ici que la forêt appartienne à la commune et pas à un propriétaire privé. Lorsqu’il n’y a pas cette maîtrise foncière, cela peut très mal se passer. Je pense aux mares de Roque Haute dans l’Hérault, un système de mares temporaires méditerranéennes, très ancien, qui est fortement menacé malgré son statut. Une RN n’est pas à l’abri de tout, la maîtrise du foncier est fondamentale et devrait être une priorité de la nouvelle agence pour la biodiversité.


Lien vers le site de la Réserve


1 : Extrait du Cahier de découverte « enjeux et actions » de la RN de la Massane

2 : Les forêts relevant du régime forestier sont astreintes à un régime obligatoire de planification de leur gestion qui intègre les interventions directement liées à la gestion courante (définition Wikipedia)

3 : Endogé est à l’origine du mot « endogène » et signifie d’un organisme qu’il vit à l’intérieur du sol

4 : La surface terrière correspond à la surface des sections transversales des troncs à 1m30 de hauteur.

5 : La Réserve Biologique Dirigée est une solution de protection casi intégrale qui séduit souvent les usagers, car elle respecte le repos du milieu (pas d’exploitation forestière, conditions assez strictes de conservation) mais permet généralement l’accès libre aux promeneurs et randonneurs, et une intervention minimale (comme l’ entretien du ou des sentiers, la chasse au gros gibier, selon les décisions locales, dans la marge de manœuvre autorisée par le statut, les activités devant être, en pratique ! conformes avec l’énoncé du plan de gestion).

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