Zoom sur la sapinière de l’Isard, vieille forêt ariègeoise

La Réserve Biologique Dirigée (RBD) dite Sapinière de l’Isard se situe dans le Biros, en Ariège. C’est une vieille forêt dans sa majorité. Y sont pratiquées des interventions ciblées pour l’alimentation du grand tétras.

Le présent article vise à informer des actions qui y sont pratiquées actuellement, dont un suivi très contestable. Zoom sur un territoire naturel géré aux enjeux multiples.

Article écrit en 2014, remis à jour à l’été 2018 –         

 

« Une Réserve Biologique a pour objet de protéger des habitats ou espèces particulièrement représentatives du milieu forestier et/ou vulnérables » (définition Wikipedia).

En France, les réserves biologiques concernent les forêts publiques, et protègent le domaine forestier de manière intégrale en excluant les opérations sylvicoles (RBI) ou, dans le cas de la RBD, en les autorisant pour poursuivre des objectifs définis :

« Dans les RBD, les interventions du gestionnaire sur le milieu, sont orientées vers l’objectif de conservation des espèces ou milieux remarquables. Des travaux de génie écologique (entretien de milieux ouverts, amélioration de l’habitat d’espèces…) peuvent être réalisés. Les activités humaines plus traditionnelles (sylviculture, circulation du public, chasse…), sont restreintes ou interdites en fonction de leur compatibilité avec les objectifs de la réserve. Ainsi, la réglementation et la gestion sont définies au cas par cas, en fonction des enjeux propres à chaque RBD. » (1)

Qu’en est il dans la sapinière de l’Isard? Quels sont les aménagements réalisés, quelle est la gestion appliquée au niveau du site et de sa zone périphérique?

  La sapinière de l’Isard

 
Cette forêt mature constituée quasi exclusivement de sapins pectinés s’étend sur 136 hectares en versant nord (ombrée).

Elle a été créée en 1983 afin d’assurer la protection du grand tétras et de l’aigle royal, mais aussi pour la qualité écologique de sa sapinière, vieille forêt mature en majorité.

Il existe une population d’épicéas, en majorité dépérissants, plantés au début du XXème siècle sur sa frange basse.

Sa dernière exploitation date de 1957, plusieurs milliers de m3 de sapins ont été exploités par des Basques avec un câble lasso de plusieurs kilomètres qui descendait jusqu’au village de Sentein.

Elle est parsemée de nombreux milieux ouverts (zones humides ou pelouses à graminées, rhododendrons ferrugineux, très nombreux tapis de myrtilliers, espèces pionnières et sorbiers des oiseleurs en partie haute)

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Vue générale sur la sapinière de l’Isard

 













La grande faune pyrénéenne fréquente le site (ours, galliformes de montagne dont le grand tétras, cerf, isard, grands rapaces présents aux alentours).

  Les interventions en forêt : la réserve de chasse

 
La sapinière est une réserve de chasse dont les statuts prévoient la possibilité de réguler les populations animales (cervidés et sangliers) par plan de chasse spécifique. Il existe selon l’ONF, une énorme pression des ongulés, notamment sur le haut de la sapinière. Cette surpopulation nécessite actuellement une chasse de régulation afin de favoriser la régénération naturelle du sapin (dont les pousses semblent plus appétantes que celles de l’épicéa) mais aussi le retour du framboisier.

Biches et faons sont prioritairement visés.

Nous avons constaté par ailleurs sur toute la moitié basse de la sapinière, que le problème de régénération forestière est du à la présence régulière de vaches (très nombreuses bouses et traces sur toute la surface).
 

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Dégâts provoqués par les cervidés mais aussi par les vaches qui entrent dans la moitié basse de la forêt


Pour la saison 2014/2015, le plan de chasse du Biros autorise sur 6229 ha le prélèvement d’environ 20 chevreuils, 32 biches, 19 mâles auquels s’ajoutent probablement une vingtaine d’isards (source ONF).

Il existe également une activité de chasse accompagnée par un guide de l’ONF (chasse à l’arc et chasse au fusil pour des trophées de cerfs et d’isards). Cette chasse est épisodique et très peu fréquente selon les dires de l’ONF. Elle a été aperçue par deux collaborateurs du présent site, qui étaient présents dans la sapinière à des moments différents.
 

 
   Les actions de génie écologique


Lors de la révision d’aménagement forestière du Biros antérieure (1997-2011), l’ONF avait classé en repos l’intégralité de la forêt.

Aujourd’hui, le nouveau Plan d’Aménagement Forestier prévoit des possibilités d’aménagements ciblés.

Ainsi, des coupes spécifiques ont permis de réaliser 5 à 6 ouvertures d’environ 8000m2, avec des interventions importantes en 2012. Elles visent à favoriser le prébois sur le haut de la sapinière et le retour du framboisier, recherché en tant qu’alimentation par le grand tétras.

Nous nous sommes rendus sur 3 enclos situés en pleine sapinière de l’Isard, l’un occupant la superficie de tout un mamelon. Nous y avons trouvé des zones fortement déboisées avec les troncs laissés logiquement au sol, en pleine zone de vieille forêt. Y ont été faites des coupes permettant de protéger les pousses de la dent du cervidé.

Le 18 Juin, date de notre enquête, les barrières et clôtures étaient couchées à terre par la neige et n’avaient pas été relevées. Est-ce parce que nous nous y sommes rendus trop tôt par rapport au retrait de la neige (début Mai) ?
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La batterie solaire n’alimente plus la clôture électrique, partiellement à terre.



 

 

 



 

 

 

 

 

 

 


 

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Coupe en bordure de clairière naturelle

 

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Coupe hors enclos … ?




 





















Aucune pousse de framboisier n’a été observée dans aucun des enclos.

Il est à noter l’abondance des myrtilliers partout dans la forêt.

Il y existe également un nombre très important de clairières et milieux ouverts.

L’ONF a disposé de crédits pour mettre en place des actions qu’elle juge favorable à la biodiversité, mais il semble qu’il n’en ait pas existé suffisamment pour les suivre …

Ce seul constat, ayant entraîné l’abatage de sapins sur plus de 4 ha de vieille forêt, mérite selon nous, l’existence de cet article.


 

  Zones périphériques : les tourbières

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Troupeau évoluant librement sur la tourbière


Une succession de tourbières allant du plateau d’Uls jusqu’à la cabane forestière de l’Isard, s’étage sur 600 mètres de dénivellé.

La tourbière qui fait face à la cabane forestière est l’une des plus importantes tourbières en Ariège sur la petite centaine recensée en forêts communales et domaniales du département.

La présence d’herbivores sauvages puis de troupeaux domestiqués a permis au fil des siècles la conservation de la tourbière qui sinon, se serait probablement transformée en forêt.
 
 
 

 

Les épicéas plantés en début de XXème siècle dans la frange basse de la sapinière avaient créé des repousses qui ont peu à peu envahi la tourbière, empêchant celle ci d’avoir l’humidité nécessaire à sa survie.

En 1995-1996, les Naturalistes Ariégeois (ANA) et l’ONF établirent un programme commun de restauration de la plus importante tourbière grâce à des fonds européens (programme « Life tourbières »).

Des interventions relativement légères et efficaces : déboisement des épicéas sur la tourbière, mise en travers de leurs troncs dans un ruisselet pour rehausser le niveau d’eau dans la zone humide, notamment.

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Aujourd’hui, on peut constater facilement l’impact des épicéas aux abords de la tourbière : les sphaignes blanchissent à leur pied, asséchées par les arbres, véritables pompes à eau.

Toutefois, on peut s’interroger sur la présence continue des vaches pendant plusieurs mois qui, de par leur poids, pourraient influencer par leur piétinement la diversité floristique de la tourbière (habitat prioritaire). Un passage en 2008 puis en 2014 nous a confirmé la modification du milieu : La faible diversité de la flore et l’état des droséracées contraste avec le bon état écologique constaté quelques années auparavant, et avec les tourbières situées plus en hauteur où sphaignes, orchidées, droseras et linaigrettes abondent. La présence des vaches est-elle LA cause? Nous avons tendance à le penser après nos observations. Nous avons eu plusieurs types de réponses de spécialistes et le débat est donc ouvert.

Deux zones témoins, enclos d’une superficie très réduite, doivent permettre d’étudier les effets du piétinement sur la tourbière.  L’un des deux a une partie de sa clôture à terre.



  Le déboisement du groupement pastoral


En aval du site, juste avant la chapelle de l’Isard, le milieu que hêtres et noisetiers recolonisaient lentement a été réouvert grâce aux deniers du groupement pastoral en 2013.

Des brûlis très locaux, bien menés, ont été réalisés sur le site. Un écobuage mal maîtrisé y serait très fâcheux, la partie supérieure étant à caractère forestier.DSC09260

  Aménagements pour la perdrix grise


Au dessus de la sapinière de l’Isard, sous le plateau d’Uls, les landes à callune ont reconquis le territoire.

Des couloirs de 4 mètres de large ont été créés à la débroussailleuse en 2013 pour favoriser le retour des myrtilliers. Des objectifs visant à maintenir l’habitat de l’espèce qui sont aussi des mesures de gestion cynégétiques, l’espèce étant chassée.

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  Le point de vue d’un mycologue

 
Les coupes concernent de petites surfaces
eu égard à la superficie de la forêt.

Toutefois, nous citerons Nicolas de Munnik, mycologue reconnu nationalement, qui a réalisé une étude sur la mycoflore de la RBD de l’Isard dans les années 90 et la considère comme « un site unique en ce qui concerne les champignons ».

Voici le début de l’introduction du rapport : La sapinière de l’Isard « est remarquable à plus d’un titre; cependant ce qui décuple son intérêt par rapport à la plupart des autres forêts est son statut de Réserve Biologique qui le préserve de toute exploitation. L’ONF, en maintenant la Réserve (voire en l’agrandissant) y favorise une évolution lente de la forêt qui a ainsi tendance à s’approcher d’une forêt ancienne. Ce qui différencie notamment la forêt de l’Isard est la présence de vieux arbres qui y meurent et se décomposent sur place. La stabilité dynamique de la forêt et sa complexité s’en trouvent agrandies. Or, plus on donne le temps de vieillir à un écosystème, plus les rapports entre les organismes deviennent complexes et plus les niches écologiques se diversifient : il en résulte une plus grande richesse spécifique. »

En conclusion, il émet le souhait de voir la sapinière de l’Isard consacrée en tant que « sanctuaire biologique à l’abri des grandes perturbations (pollutions, aménagements, pressions démographiques…). Cette notion de réservoir biologique et génétique dont il faudra bien un jour définir le contenu et les limites ». 

Voici son opinion sur la plantation d’épicéas, espèce exogène : « La plantation d’épicéas, plantée par l’homme il y a plus d’un siècle, a profondément modifié les dynamiques en cours sur la forêt et les tourbières. La flore mycologique en est un parfait exemple : l’Epicéa, essence originaire des Alpes a implanté avec elle un cortège important de taxons fongiques non indigènes des Pyrénées. Aujourd’hui, l’Epicéa, présent dans toute la partie basse, se ressème avec une aisance inquiétante, notamment sur la tourbière mais également dans les clairières. »

  Après ces observations …


Ainsi, il apparaît qu’une RBD et ses zones tampons peuvent être sujettes à de nombreux aménagements visant à favoriser la présence d’espèces spécifiques.

Nous nous interrogeons ici quant à la cohérence des moyens mis en œuvre et à leur suivi.

Nous doutons qu’avec le suivi actuel dans la vieille forêt de la sapinière de l’Isard, les interventions humaines puissent, en tentant de recréer un milieu favorable au grand tétras, contribuer efficacement à la pérennité de l’espèce.

Aux dernières nouvelles (été 2018, rencontre avec un personnel de l’ONF sur site), la discussion de crédits visant à réactiver le suivi des clôtures des enclos est en cours. Il serait effectivement temps.



(1) : Extrait du document de l’Office National des Forêts : « Réserves biologiques, des espaces naturels remarquables en forêt publique ».


 
Toutes photos : © Philippe Falbet

4 réflexions au sujet de « Zoom sur la sapinière de l’Isard, vieille forêt ariègeoise »

  1. Bartoli Michel

    Exploitation de 1957 : les câbles lasso ne servaient que pour le bois d’industrie (papier pour St Gaudens) et tournaient en boucle à l’intérieur des parcelles. Le câble allant de l’Isard à Sentein était un tricâble, système qui n’a rien à voir.
    Envahissement par l’épicéa : une communication sur le sujet (au niveau des Pyrénées) a été faite lors d’un colloque de botanique pyrénéo-cantabrique à Boi (article dans les actes) + un article proposé à la revue Pyrénées. Je ne connaissais pas les très intéressantes observations de NdM.
    Troupeaux dans la tourbière : les aurochs, les bisons et autres ont toujours fréquenté les tourbières. Les analyses menées actuellement dans ces milieux en montrent l’importance (travaux de GEODE à Toulouse). Bon, chaque animal était moins lourd que les bovins actuels !
    Déboisement pastoral : tiens, on y a laissé un épicéa !

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  2. bricault philippe

    Pour avoir sillonné la sapinière de l’Isard quand je travaillais à l’ONF je confirme que c’est un site extraordinaire par la présence de vieux sapins magnifiques par leur taille et leur forme (l’un d’eux couché au milieu du sentier abrite une dizaine de pieds de grassettes, plante carnivore), dans un contexte de forte pente, de ruisseaux encaissés, où l’on peut facilement se perdre…bref de la nature qui semble « sauvage »…

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    1. Claude BERDUCOU

      à signaler aussi les petites mares creusées dans la tourbière inférieure pour favoriser amphibiens et odonates ( elles se sont plus ou moins comblées au fil des années) ainsi que plusieurs hectares de débroussaillages de la rhodoraie en motif de « pelage de girafe réticulée » du plus bel effet esthétiques, faits en 1999 et 2000 par des ouvriers forestiers remarquablement motivés par l’objectif de ce dur travail, pour restaurer l’habitat de reproduction du Grand Tétras ( c’est juste un peu en dehors des limites strictes de la RBD… et ça marche!)
      Rappelons que la décision d’ériger une partie de cette forêt domaniale en RBD ( la plus ancienne des Pyrénées je crois – ceci est à vérifier-) est due à une demande ancienne et insistante de Nature-Midi-Pyrénées qui souhaitait qu’un statut de réserve garantisse la non-perturbation de cette sapinière pour y mener des études à long terme sur les mésanges. Quelques nichoirs artificiels avaient même été posés…

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      1. admin

        Merci Claude pour le signalement d’une méthode qui semble efficace, relativement économique (débroussaillage!) et ne touche pas à la strate forestière. Et pour cette référence historique sur l’origine de la réserve dont j’ignorais tout même après avoir consulté le document de création de la RBD !

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