« Economie de la filière-bois dans les Pyrénées » : L’analyse

Le document que nous vous proposons d’analyser, paru en Mars 2015, est intitulé « Economie de la filière-bois dans les Pyrénées ». Il a été réalisé par un panel d’acteurs pyrénéens et nationaux regroupés au sein de l’APEM (Assemblée Pyrénéenne d’Economie Montagnarde). Le projet de l’APEM est de rassembler les acteurs économiques des Pyrénées autour d’un projet global de développement durable des territoires de montagne pyrénéens.

Le texte, très instructif pour qui connaît mal la filière-bois du massif, est visible sur le site du Centre de Ressources Numériques des Pyrénées ainsi que sur le site Pays Pyrénées-Méditerranée.
 
 

Nous l’avons choisi pour trois raisons principales :

– Tout d’abord pour son sérieux, il a été réalisé par de nombreuses structures compétentes, qui agissent dans le présent, et décident de l’avenir des forêts pyrénéennes ;

– Le document n’a pas de positionnement revendicatif déplacé contre lequel nous pourrions nous inscrire. Nous ne remettons pas en cause la teneur générale du texte, adhérons à plusieurs des « pistes à suivre » présentées. Nous souhaitons apporter des observations éclairantes, une complémentarité aux idées qui y sont avancées, d’un point de vue naturaliste et biologiste ;

– Nous pensons que dans de telles concertations, des organismes naturalistes devraient être représentés. Ici, leur participation au débat comme acteurs à part entière aurait permis d’orienter le texte différemment, en tenant compte du point de vue du biologiste (1). Ce positionnement n’est pas une entrave, il est indissociable de l’aspect économique et permet de prendre en compte le fonctionnement de la forêt dans son ensemble. S’il est perçu comme un frein, c’est parce qu’il y a déséquilibre. Nous souhaitons interpeller en ce sens les organismes à l’origine de la création de ce document, et leur en montrer les faiblesses, de notre point de vue.
 

Tout d’abord, nous vous proposons de visionner le document ici.


 

Voici les idées relevées, auxquelles nous souhaitons apporter notre contribution :
 

EXTRAIT : Aujourd’hui, l’évolution des pratiques et les difficultés d’accès sont en grande partie responsables du manque d’entretien de la forêt. Il en résulte un vieillissement des peuplements, la baisse de qualité des bois, la fermeture des paysages et leurs conséquences (perte de biodiversité, vulnérabilité aux aléas climatiques, accroissement des risques sanitaires et d’incendies).
 

Premièrement, le vieillissement des peuplements est une bonne nouvelle d’un point de vue biologique. Lorsque les cortèges d’espèces liés aux stades âgés sont installés, les interactions et niches écologiques existantes sont incomparablement plus nombreuses qu’en forêt jeune ou monospécifique. Pour ces mêmes raisons, les forêts au cycle sylvicole court sont très fragiles face aux espèces invasives et aux aléas climatiques. Le vieillissement de la forêt renforce les capacités de résistance et de résilience de l’écosystème, améliore la qualité et la vie du sol et de l’humus, apporte des services incalculables en matière de rétention d’eau et de recyclage des métaux lourds par des mycéliums spécialisés. Ces services écosystémiques ne sont pas encore subventionnés en France. Par conséquent, l’appareil économique voit d’un très mauvais œil le vieillissement des forêts françaises (et par là même l’augmentation de leur qualité écologique) considéré comme improductif.
 

Que la fermeture des paysages entraîne une perte de biodiversité est une idée qui s’ancre de plus en plus, à tort. « Renaturer » en intervenant pour maintenir artificiellement un espace naturel vise à conserver coûte que coûte le milieu et sa richesse biologique. Ce mode de gestion, parfois indispensable pour la préservation d’espaces naturels prioritaires, présente des avantages mais aussi des limites. Cette approche devrait être complémentaire avec l’acceptation – ou l’accompagnement – d’espaces évoluant naturellement vers la recolonisation forestière, et donc vers une plus grande naturalité.
 

D’autre part, la biodiversité, entendons par là le nombre d’espèces, n’est pas une fin en soi. A la question de savoir comment avoir le plus de biodiversité possible, un entomologiste pyrénéen répond « créez une décharge en forêt ! La biodiversité va se multiplier par 10 ! ».
 

Et puis, cette perte de la biodiversité (par exemple, prairiale) n’est que temporaire. L’écosystème abritant le plus grand nombre d’espèces en zone tempérée (comme la France) est la forêt. L’humain est impatient. L’idée reçue que la fermeture des paysages entraîne une perte de biodiversité est expliquée ici par François Terrasson, qui insiste également sur l’importance des écotones.
 

Sans contrecarrer l’idée développée sur la vulnérabilité aux aléas climatiques, il est intéressant de noter que l’accroissement de la forêt, de par sa contribution à la limitation des effets de serre, diminue les effets du changement climatique.
 

Enfin, concernant les risques d’incendie, et même si le texte ne laisse pas clairement paraître l’amalgame, il est bon de clarifier un point essentiel : En cas d’incendie, le milieu-mosaïque du modèle idéal qu’est la forêt naturelle, notamment de par ses capacités de rétention d’eau dans les sols et le bois mort,  est incomparablement plus résistant à la propagation du feu qu’une culture monospécifique ou un peuplement homogène, que ce soit en milieu tempéré, subtropical ou tropical. Au vu du nombre important de lambeaux de forêts proches d’états naturels en montagne pyrénéenne, il nous semble qu’il serait bon pour diminuer les risques de feu, de considérer cette donnée en amont des plantations et des plans de gestion forestière (2).
 

L’entretien des peuplements est bénéfique au maintien des fonctions économiques, sociales et environnementales des forêts.
 

Cette phrase, qui suit les affirmations précédentes, ne serait pas passée en l’état avec des partenaires naturalistes dans le débat. Il existe une possibilité de fausse interprétation dans la phrase « L’entretien des peuplements bénéfique au rôle environnemental des forêts ». Ce sont les difficultés d’exploitation qui garantissent encore aujourd’hui le mieux la protection des forêts pyrénéennes ayant le rôle environnemental le plus élevé. L’absence d’entretien permet justement leur degré de naturalité avancé, leur complexité écosystémique, leur intégrité de fonctionnement, qui sont un gage de résilience et de résistance face aux agressions extérieures. Elles représentent un enjeu majeur en termes de biodiversité et de réservoir génétique.

L’absence d’instance naturaliste dans le débat comme acteur majeur est ici évidente, des phrases pouvant prêter à confusion étant validées par l’ensemble des acteurs.
 

D’autre part, aucun chapitre n’aborde la forêt en tant qu’écosystème. Or, il y a bien nécessité aujourd’hui d’intégrer à la gestion forestière et aux politiques menées par la filière-bois des aspects essentiels :

– la conservation de massifs anciens et matures interconnectés, pour toutes les raisons citées plus haut,

– dans les forêts exploitées, des mesures favorisant la bonne santé écologique de l’habitat et de ses espèces (chandelles, îlots de sénescence de taille et de nombre suffisants, etc).

Une filière-bois peut publier autant de documents qu’elle souhaite, elle n’arrivera à aucune éthique environnementale si elle ignore ces aspects. 
 

Concernant la dimension sociale, nous ne contestons pas que l’entretien des forêts peut être vue nécessaire aux abords des sentiers les plus accessibles et les plus touristiques pour des raisons simples de sécurité et d’accès pour tous.

Toutefois, nous sommes ici dans les Pyrénées, pas dans une problématique de forêts périurbaines. La dimension sociale des massifs de montagne touche des visiteurs recherchant sciemment des sensations de ressourcement, entourés de vie sauvage vivant libre et en toute quiétude, de grands espaces exempts d’aménagements et d’artificialisation.


 

EXTRAIT :
Les avancées technologiques ont accompagné l’évolution des pratiques, plus respectueuses de l’environnement.
Les engins d’exploitation et de transport permettent aux agents de travailler en préservant davantage les parcelles et les dessertes.
 

D’un point de vue biologique, cet extrait est un non-sens. Les problèmes dus aux tassements des sols provoqués par les abatteuses (qui pèsent 10 à 20 tonnes) n’ont pas de solution à l’heure actuelle. Seuls le câble ou des pratiques forestières alternatives, alliant par exemple bûcheronnage et débardage à cheval, y répondent. A noter que la pénétration des massifs par des pistes forestières en France, ne date que de la deuxième moitié du XXème siècle.
 

Mais ces équipements modernes ont un coût, que les entreprises ont du mal à amortir. Une garantie des volumes de récolte permettent aux entreprises de travaux forestiers de planifier l’acquisition des engins et d’en amortir les coûts.
 

Certes, la planification des récoltes permet d’anticiper les coûts. Derrière cette réalité, nous saisissons cette opportunité pour élargir le débat vers la mobilisation des bois, au centre de tous les efforts, et pas uniquement en raison du coût des équipements.

Aujourd’hui, de nombreux grumes issus de coupes françaises parcourent la planète pour une industrie qui dicte ses exigences et ses prix, désire des produits de plus en plus homogènes, « usinables ». Les interventions en forêt doivent fournir un volume de récolte suffisant pour être économiquement rentables. De plus en plus, la gestion du bien commun qu’est la forêt suit les règles du profit financier, au détriment d’un tissu local fragilisé et d’agents forestiers ne se reconnaissant plus dans leurs missions. De nombreuses voix s’élèvent au sein de l’ONF pour dénoncer ces évolutions.

Les résolutions du Grenelle de l’Environnement, réunies dans le document co-signé par FNE, « mobiliser plus de bois tout en protégeant mieux la biodiversité » sont très contestées.

Le label PEFC valide la certification à (presque) tout exploitant privé présentant un plan simple de gestion, quelque soit son mode d’exploitation.

Les oppositions et débats qui s’inscrivent dans une vision de gestion respectueuse de la forêt française, ne remontent que très peu au niveau des instances dirigeantes et des hauts fonctionnaires de l’Etat, complètement déconnectés des réalités locales.
 

Les observations de terrain le prouvent également : La rentabilisation d’une coupe nécessite la plupart du temps de très forts taux de prélèvement dans les Pyrénées. Il est fréquent de constater en forêt publique de montagne pyrénéenne, le prélèvement de tous les gros et très gros bois de sapins dans un ensemble de parcelles abritant une hêtraie-sapinière jusqu’alors en bonne santé écologique. Les sols tassés, les espèces d’ombre se retrouvant en plein soleil, ne représentent que la partie visible de la modification des écosystèmes. On ne peut alors pas parler de rajeunissement de la forêt, mais de déstructuration pure et simple. De tels prélèvements pourraient être évités par des méthodes de sylviculture continue, mais se confrontent aux contraintes économiques et sociétales.
 

Une sylviculture plus respectueuse existe pourtant, avec un fort potentiel en matière d’emploi, des circuits plus courts et valorisants, comme le montre dans un encart du texte le Président de la communauté de communes Capcir – Haut Conflent. Le PNR des Pyrénées Ariégeoises, contributeur de ce document, réalise également des actions allant dans ce sens. En circuit court, les observations sur la biologie de la forêt que nous formulons ici pourraient être prises en compte sans avoir un aspect bloquant sur l’aspect économique, les bois étant valorisés et achetés localement. Les exploitants sont donc loin d’être les seuls en cause : Les politiques locales et régionales, le choix du marchand de bois, l’origine du client, mais aussi le choix d’achat des consommateurs finaux dictent en grande partie les modes de gestion et les conduites des coupes. C’est tout un comportement sociétal qui est à revoir. Dans cette évolution, ce type de document a un rôle à jouer prépondérant auprès des acteurs de la filière et des consommateurs.
 
 





Article de la République des Pyrénées, 2013

 
EXTRAIT :
L’accès aux forêts et les techniques d’exploitation
Une grande partie de la surface boisée des Pyrénées est difficile d’accès. Tout d’abord, les fortes pentes (de 30 à 70%) nécessitent des techniques de débardage adaptées, par câblage. Le développement de la mécanisation est un enjeu particulièrement important pour ces zones. Le deuxième facteur limitant concerne l’entretien des dessertes.
 

Le débardage par câble de forêts inaccessibles est peu rentable et existe en forêts communales grâce à des subventions publiques (notamment, depuis plusieurs années dans le Haut Béarn). D’autre part, les dessertes peuvent être subventionnées à hauteur de 70 % pour les communes forestières. Ces deux données représentent un grave danger pour des massifs difficiles d’accès, proches d’états naturels, et dont la naturalité n’est que rarement prise en compte dans les projets de coupe. D’un point de vue écologique, et concernant ce type de boisements aux enjeux importants, il pourrait être écrit le contraire : Le non-développement de la mécanisation est un enjeu particulièrement important pour ces zones.

« Intégrer les coûts inhérents à l’exploitation en zone de montagne » devrait donc avoir ses garde fous. Où sont-ils dans le texte?
 

Concernant les dessertes (pistes forestières) en zones sensibles (habitats remarquables ou zones de quiétude de la faune), elles devraient être fermées après exploitation. C’est d’ailleurs souvent une obligation pour l’exploitant mais celui-ci a jusqu’à la fin du chantier pour le faire, soit un an, parfois deux. C’est durant ce laps de temps, la porte d’entrée aux engins mécanisés (loisirs, chasse), qui ne s’arrête pas forcément lorsqu’une simple barrière est posée : Elles sont systématiquement vandalisées dans de nombreux massifs. Un empierrement ou autre obstacle efficace devrait être la règle dans ces cas précis.
 

En guise de conclusion :

La très grande majorité des documents émis par la filière-bois ont une vision bien plus économique et éloignée des préoccupations locales, que celles qui transparaissent dans le cas présent. Les objectifs sont souvent les mêmes : Mobiliser plus et mieux pour la compétitivité et le dynamisme de la filière.

Nous ne nous inscrivons absolument pas contre une nécessité de compétitivité économique qui concerne l’avenir de nombreux corps de métier. En ce sens, nous encourageons le développement des filières locales avec le prélèvement de bois autochtones pour des usages locaux.  En cette période de mutation économique très rapide de l’ensemble de la filière, où l’organisation du commerce mondial s’immisce à nos portes, où l’on tend à prélever des arbres aux diamètres ridicules correspondant aux nouvelles conceptions des maisons individuelles, où une scierie disparaît chaque semaine dans notre pays, la structuration locale est plus que jamais indispensable.

Toutefois, la vision purement économique qui existe aujourd’hui, accompagnée d’une communication verte de surface visant à satisfaire l’opinion publique, apporte une réponse très dommageable à l’état de la nature en France. Pour prendre en compte la dimension écologique, dans quelque corps de métier que ce soit, il n’y a pas à attendre une « sortie de crise » : La crise fait partie du système économique ambiant depuis les années 70, soit bientôt un demi siècle. De nouvelles pressions sur le milieu se dessinent, à l’heure où la forêt mais aussi la nature dans son ensemble, sont du point de vue du biologiste, largement artificialisées et fragilisées dans notre pays.

Il est encore temps, il est toujours temps, d’intégrer aux mécanismes purement économiques de réelles mesures visant à l’amélioration de la qualité de la vie au sens global. Il est temps également, que la société civile s’empare de la question forestière, puisse accéder à de réelles informations et oriente ses choix en connaissance de cause.
 
 

Philippe Falbet
 

(1) : Les moyens alloués au milieu associatif naturaliste se sont réduits comme peau de chagrin ces dernières années. En dehors des projets financés, les salariés n’ont que très peu de temps pour assister à ce type de concertations. Quant aux bénévoles, étant donné l’ampleur des actions qu’ils doivent se partager, ils ont un emploi du temps généralement surchargé. L’absence de naturalistes provenant d’Associations de Protection de la Nature (APNE) aux débats dont les enjeux sont importants comme ici, peut donc avoir comme cause le fait qu’ils ne soient pas invités, mais aussi l’absence totale de budget public permettant leur représentativité. Ces budgets sont déplacés ailleurs – n’ayons pas peur des mots – par des jeux d’influence entre ministères et des pressions tant nationales que régionales de corporatismes. Pourtant, la présence et les connaissances des APNE est pleinement justifiée, comme montré dans cette enquète.
 

(2) hors zone sêche méditerranéenne
 
 

2 réflexions au sujet de « « Economie de la filière-bois dans les Pyrénées » : L’analyse »

  1. Hélène Corvisier Auteur de l’article

    Bonjour,

    Nous avons pris connaissance de l’article que vous avez rédigé concernant notre Focus sur la filière bois. Nous vous remercions de l’intérêt que vous avez porté à cette publication, et nous vous remercions de votre bon accueil.

    Ce Focus abordait la forêt d’un point de vue économique, ce qui explique que nous ne vous avions pas identifiés comme acteur à solliciter, et nous le déplorons au vu des éléments complémentaires et très fournis que vous proposez. C’est pourquoi nous avons ajouté un lien pointant vers votre analyse en complément à notre Focus.

    Nos Focus abordent des thèmes très différents et il n’est pas exclu qu’une thématique prochaine puisse permettre de vous solliciter.
    Par ailleurs, nous publions chaque mois une newsletter. Si vous avez des actualités que vous souhaitez diffuser, je peux vous ajouter à la liste des personnes que je sollicite.

    Cordialement,
    Hélène CORVISIER
    Responsable Observatoires et Statistiques
    APEM

    Répondre
    1. Philippe F. Auteur de l’article

      Bonjour,
      Merci pour votre message, je vous remercie à mon tour du bon accueil que vous avez fait à cette analyse. Merci pour le lien pointant vers l' »enquète ».
      Je gère le site http://www.vieillesforets.com mais ai également d’autres casquettes. Je pourrais, en tant que responsable du Réseau Forêt de la fédération FNE en Midi Pyrénées, pour toute autre réunion ou focus sur la thématique forestière, me joindre à la réflexion ou aviser une autre personne spécialiste plus à propos dans les associations adhérentes comme Nature Midi Pyrénées. Je vous remercie de votre démarche, car il est parfois difficile pour les associations de protection de la nature de faire entendre la voix que j’ai souhaité exprimer dans l’analyse.
      Je veux bien faire partie des personnes sollicitées pour la newsletter.
      Bonne journée,
      Philippe Falbet

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